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Au Pérou, l’internet renforce la société civile
Les bonnes méthodes
© Centre du commerce international, Forum du commerce international - No. 3/2000

Indépendamment de leur niveau de vie, de plus en plus de gens peuvent accéder à ce qui était auparavant perçu comme un signe de richesse: RCP a contribué à renforcer la société civile.»

Red Científica Peruana (RCP, Réseau scientifique péruvien) est une organisation à but non lucratif créée en 1991 pour développer l’internet au Pérou. RCP travaille en partenariat avec 43 institutions. Comme il fut le premier fournisseur d’accès à l’internet au Pérou, RCP a eu l’occasion de former plus de 50 000 personnes dans des cybercafés équipés d’une vingtaine d’ordinateurs. Fondée sur le modèle coopératif, RCP a mis en place 680 cybercafés publics dans tout le pays, offrant l’accès à l’internet à bas prix aux communautés aussi bien urbaines que rurales. RCP détient à peu près 50% du marché de l’internet au Pérou. En 1999, ses ventes se sont montées à US$ 6 millions.

Au cours de la séance d’échange d’idées sur le commerce électronique (juillet 2000), Emmanuel Barreto, expert du CCI sur les questions de l’internet et des cybercafés, a eu une entrevue avec l’administrateur exécutif de RCP, José Soriano.

Q. Que signifie l’internet pour vous?

R. L’internet est un nouveau paradigme, et nous avons fondé 100% de notre entreprise dessus. En tant que société, RCP a cherché à combler des lacunes au niveau des télécommunications et de l’information. En utilisant les nouvelles technologies, l’objectif était de fournir un accès dans des zones du pays où les gens étaient très mal équipés. Nous avons rapidement passé de la téléphonie à l’internet, qui est ainsi devenu le point central de la stratégie à la base de notre croissance.

Q. Comment RCP utilise-t-il l’internet?

R. Nous avons commencé par observer la situation économique et sociale du Pérou. Nous ne pouvions pas nous inspirer du modèle prédominant pour l’introduction et le développement de l’internet. Dans la plupart des pays développés, l’usage de l’internet s’est d’abord fait dans les universités, puis a atteint le secteur commercial et s’est ensuite étendu au sein de toute la société. Au Pérou, l’internet a fait son entrée parmi les intellectuels et dans les milieux aisés. L’approche adoptée par RCP pour créer une clientèle pour l’internet s’est faite du bas vers le haut: elle s’est concentrée sur les cybercafés et les centres communautaires, de manière à attirer la population dans son ensemble et à lui être utile.

Le premier essai s’est fait dans les universités, sur la base de lignes dédiées et non de lignes de commutation, étant donné les lacunes de l’infrastructure des télécommunications. Nous voulions pouvoir atteindre tous les Péruviens, aussi bien dans le pays même qu’à l’extérieur. Les lignes dédiées étaient ce qui convenait le mieux, leur bas prix étant adapté aux bas salaires. Néanmoins, cette approche avait ses inconvénients, et RCP a dû se résoudre à employer un accès au réseau commuté. Le manque de téléphones et d’ordinateurs représentait une contrainte, c’est pourquoi nous avons eu l’idée de mettre sur pied des cybercafés. Ces «cafés» sont connus au Pérou sous le nom de cabinas públicas (cabines publiques), car le concept de départ est que l’accès à l’internet devrait être public, au même titre que les services téléphoniques. En 1993, le premier message électronique était envoyé depuis une cabine de RCP.

De 1991 à 1995, RCP a expérimenté une croissance de 2 096% dans ses services et d’une augmentation de ses usagers de l’ordre de 300%. Cet énorme succès était inattendu; il entraîna à son tour une plus grande créativité encore. Organisation coopérative à but non lucratif au départ, nous avons évolué vers des activités de type commercial. RCP demeure une association à but non lucratif, avec néanmoins une attitude commerciale. Durant ces dix dernières années, notre taux de profit annuel se situait entre 21% et 23%, et tout a été réinvesti. Nous avons formé la société Infoductos y Telefónicas del Perú, dont RCP possède 48%. Cela nous permet d’élargir la portée de nos investissements, limitée auparavant par notre statut d’ONG.

Nous avons également mis sur pied des centres communautaires, afin d’amener les sociétés et les personnes à l’ère des technologies de l’information. Ces centres de formation enseignent l’usage de l’internet dans différents milieux, ainsi que la manipulation des ordinateurs et des différents logiciels. Nous savions que, sans formation, nos compatriotes et les milieux d’affaires nationaux seraient incapables de survivre sur la scène mondiale actuelle.

Q. Quels ont été les trois principaux obstacles rencontrés par votre organisation lors de la mise en place de votre stratégie?

R. En premier lieu, le manque de connaissances sur l’internet et la nécessité de créer ce que j’appelle «la masse critique». Ensuite, le cadre législatif et réglementaire. Enfin, le manque de capital pour se lancer.

Q. Comment RCP a-t-elle abordé le principal obstacle, à savoir le manque de connaissances?

R. En empruntant une stratégie intégrée double visant la communication et l’information. Aussi bien les canaux de communication que le contenu de l’information devaient être développés. La stratégie a été adressée à deux groupes cibles: les personnes habituées à travailler avec de l’information, et le public en général. La question de former «la masse critique» a été abordée en travaillant d’abord avec les personnes habituées à manier de l’information: journalistes, bibliothécaires, spécialistes en multimédia, etc., ont été formés pour sensibiliser le public. Ce travail a permis d’éveiller l’intérêt du public pour les nouvelles technologies, et nos cybercafés les ont ensuite rendues accessibles.

L’étape suivante consistait à établir une capacité locale, cela en quatre phases.

  • En fournissant une base technique. Pour apporter des connaissances techniques, il fallait mettre en place un centre communautaire dûment équipé.
  • En développant une information adaptée. Dans notre pays, l’information n’est pas recueillie systématiquement et n’est pas mise en valeur. Il fallait sensibiliser les gens à la nécessité d’être informés. Les petites entreprises péruviennes utilisent généralement le bouche-à-oreille et concentrent leurs efforts sur l’environnement immédiat. Elles ne sont pas habituées à employer l’internet pour la promotion de leurs affaires ou pour résoudre d’autres besoins. Le Brésil, au contraire, possède une culture de l’information plus liée à l’internet: ainsi, les consommateurs se servent du net pour comparer les prix des produits dans les magasins.
  • En utilisant les outils techniques adéquats et en en proposant la traduction en espagnol. Adresse électronique, FTP, HTML et d’autres logiciels, par exemple pour la comptabilité, tels sont les outils utiles pour construire des interfaces. De plus, RCP traduit en espagnol tous les manuels importants et les met à disposition dans ses centres.
  • En développant des applications pour les entreprises. Par exemple des centres et des comptoirs virtuels. La première année, nous avons formé 60 000 personnes dans tout le pays.

Avec toutes ces activités réunies, nous avons pris en main les problèmes techniques du pays. Les barrières dues à l’organisation se sont levées avec une meilleure compréhension des technologies et de l’importance de l’information. Nous avons contribuer à rendre les entreprises plus efficaces et compétitives grâce à l’emploi d’instruments électroniques. Enfin, indépendamment de leur niveau de vie, de plus en plus de gens peuvent accéder à ce qui était auparavant perçu comme un signe de richesse: RCP a contribué à renforcer la société civile.

Q. Comment RCP a-t-il abordé les obstacles d’ordre légal?

R. Il a été difficile de faire comprendre la nécessité de mettre en place une législation qui appuie la création d’un environnement numérique. Cependant, le problème des lois et des règlements affecte tous les pays du monde. Et il n’existe pas de réponse toute faite; il faut savoir pourtant que l’interne est universellement accepté.

Q. Comment le RCP a-t-il fait face au manque de capital?

R. Les profits ont été réinvestis. Le nombre des personnes bénéficiant de l’installation de cabines publiques et de centres communautaires a augmenté géométriquement et, à présent, il existe 680 cybercafés au Pérou. En huit ans, la valeur du marché de RCP a atteint US$ 30 millions. Cela donne à la branche commerciale une garantie pour des microcrédits sur les marchés internationaux. D’autres pays d’Amérique latine et ailleurs dans le monde ont pris contact avec nous pour installer la même structure chez eux, et ce modèle a servi pour le programme InfoDev de la Banque mondiale, à l’Union internationale des télécommunications et pour le programme Acacia du Gouvernement canadien, qui s’est donné pour tâche le développement de l’internet dans plusieurs pays d’Afrique.

M. José Soriano a étudié la sociologie en Argentine et possède un doctorat en sciences politiques de la Haute École d’études politiques, à Paris. Avant de fonder RCP, il a travaillé comme éditorialiste pour des journaux et des radios en Argentine.

M. Emmanuel Barreto est Conseiller associé en promotion commerciale du CCI dans le cadre du Programme de promotion des échanges Sud-Sud.

Veuillez également vous référer au site web du Forum exécutif du CCI.



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